Quand le cerveau oublie sa capacité d’écoute

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Les implants auditifs peuvent être moins efficaces chez les adultes devenus sourds et ayant tout misé sur l’écrit.

Devenir sourd à l’âge adulte est un handicap majeur. Se détourner de l’oral pour se concentrer sur l’écrit l’aggrave. Une étude publiée dans Nature Communicationsmontre ainsi comment les connexions du cerveau délaissent petit à petit le décryptage du message de parole délivré par oral, en faveur de la lecture. Et comment, dans ce cas, la pose d’une prothèse électronique (un implant cochléaire)pour aider les patients à réentendre peut avoir une efficacité décevante.

Ces implants, qui ont fait leur apparition dans les années 1970, sont désormais fréquemment proposés aux adultes concernés. Et la technique s’est petit à petit améliorée. Mais cet usage de plus en plus répandu a fait apparaître un taux d’échec de 5 à 10 %. Pourquoi? C’est ce que Diane Lazard, chirurgienne ORL à l’Institut Vernes à Paris, et Anne-Lise Giraud, neuroscientifique à la faculté de médecine de l’université de Genève, ont cherché à expliquer.

«Cela faisait longtemps que l’on s’intéressait à la plasticité du cerveau», explique Diane Lazard, qui a donc mis au point avec sa collègue un test s’appuyant sur l’appariement, dans une liste écrite, de couples de mots rimant entre eux. Pour les identifier, il fallait donc que les patients fassent appel à leur mémoire des sons. «Pour certains mots, nous avons même modifié l’orthographe afin de rendre la tâche phonologique plus difficile», explique Diane Lazard, qui donne comme exemple les mots «Afrikenne» et «Meccicaine».

Apprendre à lire sur les lèvres

Ont été testées 18 personnes sourdes, dont 11 faisaient parallèlement l’objet d’un IRM pour suivre les réseaux du cerveau et 17 autres servaient de groupe témoin. «Toutes ces personnes avaient le même âge et le même niveau d’éducation pour éviter les biais», raconte Anne-Lise Giraud. Les deux scientifiques se sont alors rendu compte que certaines personnes sourdes exécutaient les tâches plus vite et avec le même succès que les personnes «entendantes». Mais, paradoxalement, cela n’était pas très bon signe. Ces super-lecteurs faisaient en effet partie de ceux chez qui les implants cochléaires fonctionnaient mal.

Chez ces personnes-là, le cerveau s’est restructuré autour de la lecture au détriment de la compréhension orale, ce qui, au final, devient un handicap. «Le cerveau, ce sont des territoires en compétition, explique Anne-Lise Giraud. Si certains d’entre eux sont moins stimulés, les adjacents vont s’emparer de l’espace libéré.»

L’important, selon les chercheuses, est donc, autant que faire se peut, d’apprendre à lire sur les lèvres au fur et à mesure que la surdité gagne «ou de favoriser tout ce qui permet d’entretenir la mémoire auditive avec les sons environnementaux, tels que les bruits de portes, les alertes, les sons paralinguistiques… afin d’entretenir les circuits», commente Diane Lazard. «Ceux qui sont de bons lecteurs labiaux ont de très bons résultats avec les implants», ajoute-t-elle.

Reste à savoir, pour ceux chez qui les implants ne fonctionnent pas, si la situation est réversible. «C’est bien sûr toute la question», souligne Anne-Lise Giraud. L’expérience a été effectuée six mois après la mise en place des implants. «Peut-être que, pour certains, il faut plus de temps pour que cela revienne.» Le sujet d’une prochaine étude, sachant que 2 % de la population devient sourde profonde à l’âge adulte.

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